Un avion qui disparait ce sont des familles qui attendent...

IY826 de Yemenia Airlines et AF447 d’Air France en 2009, QV301 de Lao Airlines en 2013, MH370 et MH17 de Malaysia Airlines et AH 5017 d’Air Algérie en 2014, 4U925 de Germanwings en 2015, MS804 d’Egypt Air en 2016… Bien que le transport aérien demeure le moyen de locomotion statistiquement le plus sûr, la liste des accidents aériens de la décennie 2008-2018 est longue.

Le Centre de Crise se trouve naturellement mobilisé dès qu’un avion disparaît ou s’écrase. Ces crises, très violentes par leur soudaineté et parce qu’elles touchent un nombre important de victimes, sont très particulières. Il importe de comprendre au plus vite ce qui s’est produit, de répondre aux proches et d’établir la liste des victimes. Le manifeste de vol (liste des passagers) constitue une base mais certains ont pu rater leur vol ou renoncer à leur voyage. Des passagers embarquent parfois in-extremis sans être inscrits sur le manifeste initial. Quant à expliquer les raisons de l’accident, c’est le résultat d’une enquête menée par des spécialistes parfois pendant des années. Gérer un crash aérien, c’est, pour l’Unité des affaires individuelles du CDCS, gérer les premières heures et jours avec les familles.

C’est aussi être présent pendant le temps long de l’enquête et des suites judiciaires. Une période pendant laquelle il est important de tisser des liens solides et de rester disponible pour soutenir psychologiquement, administrativement ou juridiquement, les familles des victimes. Jusqu’à fin 2018, c’était le rôle unique de l’ambassadeur chargé du suivi des catastrophes aériennes, qui était rattaché au CDCS. Il veillait à ce que les familles reçoivent toute l’assistance nécessaire, notamment en leur facilitant l’accès à une information vérifiée afin de répondre à leurs attentes et interrogations, en les aidant aussi à préparer et à accomplir l’ensemble des démarches nécessaires. C’est un travail de relation et de dialogue au quotidien, essentiel, un référent pour les familles endeuillées qui font face souvent à des années de procédures. Désormais, un nouveau dispositif coordonné par la Délégation interministérielle à l’aide aux victimes accompagne les familles des victimes dans le temps. La dimension diplomatique du suivi d’une catastrophe aérienne reste de la compétence du CDCS.

Témoignage

Pourquoi avons-nous besoin d’un lieu de mémoire ?

Dès que les êtres humains ont accédé à la civilisation, ils ont ritualisé le deuil et la sépulture des morts. Dans ces rites, le cimetière joue toujours un rôle primordial puisque c’est là qu’on se sépare du défunt et où l’on vient pour se recueillir. Le premier pas vers l’acceptation de la mort se fait en assistant aux obsèques et lors de l’inhumation ou de la crémation. Plus tard, venir se recueillir sur la tombe permet de vivre son deuil en acceptant progressivement que la « place » du défunt est désormais parmi les morts.

Lorsqu’un décès survient loin de France, il est crucial pour les familles que le corps soit rapatrié pour permettre une cérémonie d’adieu. Au sein de l’Unité des affaires individuelles du Centre de Crise et de Soutien, Virginie Liang, chargée des personnes décédées, épaule les familles qui ont perdu un proche à l’étranger dans les démarches de rapatriement. Quand des obsèques sont possibles, le lieu d’inhumation devient tout naturellement celui du recueillement.

Mais il est des circonstances, comme les catastrophes naturelles ou les accidents aériens, où le corps ne peut pas être retrouvé. C’est ce qui est arrivé aux familles des victimes du vol 5017 d’Air Algérie qui s’est écrasé le 24 juillet 2014 au sud de Gao (Mali). Parmi elles, les 21 familles des 54 victimes françaises. La suite c’est Damien Deluz-Martineau, le psychologue du Centre de Crise et de Soutien, qui la relate. « C’est à ce moment que l’importance de ma fonction s’est affirmée » raconte-t-il. « J’intervenais déjà régulièrement au CDCS mais j’étais toujours rattaché à la direction des Ressources humaines en tant que psychologue du travail. Pourtant mes missions ponctuelles devenaient de plus en plus fréquentes et s’allongeaient. Après l’accident d’Air Algérie, le président de la République, François Hollande, a réuni les familles et leur a proposé de se rendre sur les lieux du drame où une stèle serait posée. »

C’est le CDCS qui est chargé d’organiser ce déplacement. Dans l’intervalle, le psychologue reste à l’écoute des familles et assure l’interface avec le reste des équipes. « En avril 2015, grâce à l’aide précieuse du ministère de la Défense, nous avons pu les accompagner au Mali. Avec une zone de crash très difficile d’accès, la logistique était essentielle. Il a fallu prévoir un premier vol dans un avion de l’État français de Paris à Ouagadougou, un deuxième vol en Transall de l’armée de Ouagadougou à Gao puis un troisième en hélicoptère militaire jusqu’à la stèle commémorative. Pour près de 250 personnes. »

Pour les familles, le voyage est éprouvant. Mais il leur permet d’accéder à l’endroit où l’avion s’est écrasé, de se recueillir et de commencer le travail de deuil. « Lorsque le décès a lieu très loin, le cerveau a besoin de « preuves » pour appréhender la réalité. » explique Damien Deluz-Martineau « En donnant aux familles un endroit où se recueillir, nous leur avons permis d’accepter l’inéluctable et de vivre leur deuil. »